Aéroport de Roissy/Aéroport de Quito, le dépaysement est déjà évident.
L’Équateur, ce petit pays qui m’a fait grandir
L’Équateur… ce pays minuscule, coincé entre la Colombie et le Pérou, qu’on est souvent incapables de placer sur une carte. Et pourtant, c’est l’un de mes plus beaux voyages.
J’ai choisi de laisser de côté les volcans majestueux et les îles Galápagos (oui, je sais), pour plonger dans la jungle amazonienne. Un rêve d’enfant, mais aussi… une peur bien réelle. Avant de partir, je tremblais.
Et puis j’ai repensé à cette phrase de Mandela :
« Le courage, ce n’est pas l’absence de peur, mais la capacité de la surmonter. »
Alors je suis partie, avec cette peur dans mes bagages… et l’intuition que quelque chose d’important m’attendait là-bas.
Quito, la 2ème plus haute capitale du monde : le souffle court et le cœur grand ouvert
J’ai atterri à Quito, la deuxième plus haute capitale du monde après La Paz.
2800 mètres d’altitude… et croyez-moi, ça se sent.
Le lendemain de mon arrivée, pleine d’énergie, j’avais prévu de découvrir la ville à pied. Mais au bout de quelques rues, j’ai dû ralentir. Littéralement. Comme si mon corps me disait : « Maintenant tu respires. Tu ralentis. Tu arrêtes de courir. »
Et c’était parfait.
Parfait pour dire au revoir à Paris, à son rythme effréné, à ses agendas pleins, à ses injonctions, à sa frénésie.
Bonjour Quito, Sarayaku, bonjour cette vie plus douce que je suis venue chercher.
Une vie plus simple. Plus alignée avec la nature, avec mes valeurs, avec l’essentiel.

L’Equateur, le milieu du monde : Un pied dans chaque hémisphère
Et puis il y a ce moment un peu surréaliste, à quelques kilomètres de la capitale.
Je me retrouve au point 0°00’00’’, pile sur la ligne de l’équateur.
Un pied dans l’hémisphère nord. Un pied dans l’hémisphère sud.
Juste ça, et je me sens comme une enfant. Fascinée. Amusée. Émerveillée.
Alors oui, c’est un lieu touristique.
Mais aussi un lieu chargé d’histoire, d’émotion, de symboles.
On y parle de Charles Marie de La Condamine, ce Français parti mesurer la Terre, et on y trouve une grande ligne jaune qui brille comme un soleil au sol.
Je vous assure… essayer de marcher en équilibre dessus, c’est une drôle d’expérience.
Un peu comme ce voyage : trouver l’équilibre entre ce qu’on laisse derrière soi, et ce qu’on est prêt à accueillir.


Sur la route de Puyo – Cap vers l’Amazonie
C’est le jour du départ. Je quitte Quito pour rejoindre Puyo, la porte d’entrée vers la forêt amazonienne.
Pas besoin de réserver des semaines à l’avance, ici les bus partent toute la journée. Je me rends à la gare routière, je choisis l’horaire qui me convient, et pour 7 euros, me voilà embarquée pour 5 heures de route à travers des paysages à couper le souffle.
Les montagnes défilent, la végétation devient plus dense… Je sens déjà que je m’éloigne de mon quotidien.
Dans le bus, la télévision est allumée à plein volume — ambiance telenovela version XXL !
Petit conseil d’amie : pensez aux boules Quies, surtout si, comme moi, vous aviez imaginé faire une petite sieste sur la route…
Et puis, comme souvent ici, la route devient un lieu de rencontres.
À côté de moi, une jeune femme s’assoit. Elle s’appelle Carla. Elle vient de terminer ses études de médecine à Quito et retourne à Puyo pour passer du temps avec son grand-père malade.
On parle, on échange, on rit doucement.
Elle me tend une banane avec un sourire lumineux, simple, généreux, sans façon.
Elle m’explique que le bus, ici, ce n’est pas juste un moyen de transport. C’est un petit théâtre de la vie équatorienne.
À chaque arrêt, des vendeurs ambulants montent à bord : boissons fraîches, fruits, douceurs locales… C’est un échantillon vivant des saveurs de la région.
Pas besoin de faire un détour : l’Équateur vient littéralement à vous.
Cette route, je ne l’oublierai pas.
Pas pour le confort, ni pour la playlist sonore…
Mais pour le regard de Carla, la chaleur humaine, les sourires, les paysages…
Et cette sensation délicieuse d’être déjà en chemin — pas seulement vers un lieu, mais vers une autre façon d’être.
Puyo – Une autre voix de l’Amazonie
À peine arrivée à Puyo, j’ai cette envie irrépressible de comprendre.
Pas juste regarder. Pas juste visiter. Comprendre vraiment : comment on vit ici, ce que les gens pensent, ce qui les anime, ce qui les révolte.
Et surtout… ce qu’on ne voit pas tout de suite.
Alors, je fouille un peu, je me laisse guider par l’instinct. Et je tombe sur Nina Radio.
Un vrai coup de cœur.
C’est le premier média indépendant de Puyo, un peu l’équivalent de Mediapart version équatorienne.
Une radio libre, ancrée, sans filtre, qui mène de vraies enquêtes, sur le terrain, au plus près des réalités.
Leur site : www.ninaradiopuyo.com
Grâce à eux, je découvre l’autre visage de l’Équateur, celui qu’on ne voit pas toujours sur les cartes postales.
Ils donnent la parole aux communautés indigènes, à ceux qui luttent chaque jour pour faire respecter leurs droits, leurs terres, leur culture.
Ils racontent les tensions, les résistances, les ravages aussi, causés par les grandes compagnies pétrolières.
Il faut bien sûr parler un peu espagnol, mais même sans tout comprendre, on sent dans le ton, dans les voix, dans les silences… la force de ce qui est dit.
Nina Radio, pour moi, c’est plus qu’un média.
C’est un fil tendu entre deux mondes : le mien, et celui que je découvre ici, humblement.
C’est une manière d’écouter autrement.
Et surtout, de ne pas passer à côté de l’essentiel.

Un zoo pas comme les autres… à ciel ouvert
En Amazonie, tout semble plus vivant, plus brut, plus vrai.
Et puis parfois, au détour d’une conversation, on tombe sur un lieu un peu secret, dont on vous parle avec des étoiles dans les yeux.
C’est comme ça que je me suis retrouvée au Centro Ecológico Zanjarajuno, un petit havre de nature niché en pleine forêt.
Ce centre, c’est le projet un peu fou — et tellement beau — d’un couple : Lucero et Medardo.
Ensemble, ils ont voulu créer un lieu de protection pour les espèces menacées.
Ici, on accueille des animaux blessés, abandonnés, parfois même récupérés après avoir été… kidnappés. Oui, ça existe.
Singes, tortues, caïmans, oiseaux tropicaux : ils vivent ici en liberté, soignés, nourris, entourés.
Mais ce qui rend cet endroit si unique, c’est aussi Lucero.
Impossible de le rater. Il parle avec le cœur, les mains, les yeux.
Il connaît chaque arbre, chaque cri d’oiseau. Il vous regarde droit dans les yeux quand il parle de l’avenir de l’Amazonie.
Et puis, anecdote improbable : il chante parfaitement bien La Marseillaise. (oui-oui)
Un contraste délicieux avec son franc-parler sur la politique équatorienne… aucune langue de bois chez lui.
Ce lieu m’a marquée.
Pas juste pour ses animaux, mais pour ce qu’il symbolise :
Une forme de résistance douce. Un refuge. Un petit miracle d’humanité au cœur de la jungle.

Sac à dos, en route vers Sarayaku
C’est le moment. Celui où on serre un peu les sangles du sac à dos, on vérifie une dernière fois la gourde, et puis… on part.
Je m’apprête à rejoindre Sarayaku, cette communauté autochtone en pleine Amazonie, coupée du monde, mais profondément connectée à l’essentiel.
Et le hasard — ou peut-être pas — a mis José Gualinga sur ma route rencontré lors de la Cop21. Ancien président de Sarayaku. C’est avec lui que je me rends dans son village. On parle. Il m’embarque dans les récits de sa terre, dans l’histoire de son peuple, dans ce lien sacré qu’ils entretiennent avec la forêt.
Et puis, entre deux souvenirs, il me parle d’Isabelle Godin des Odonais.
Une Française du XVIIIe siècle, perdue en pleine jungle amazonienne.
Elle aurait vécu une aventure complètement folle, seule, dans un environnement impitoyable, à une époque où ni téléphone, ni GPS, ni secours ne pouvaient venir à la rescousse. Juste elle, la forêt, et sa volonté de survivre.
Je l’écoute, fascinée.
C’est comme si ce récit me préparait à ce qui m’attend.
Un plongeon. Un vrai.
Dans une autre façon d’être au monde.
Sarayaku m’attend.
Et moi, je suis prête à me laisser transformer.

Sur les traces d’Isabelle…
Aujourd’hui, je vais remonter une partie du fleuve Bobonaza. Rien que de l’écrire, j’ai un petit frisson.
Ce même fleuve qu’a emprunté, il y a presque trois siècles, Isabelle Godin des Odonais, une femme dont l’histoire m’a bouleversée.
Elle partait rejoindre son mari, Jean Godin des Odonais, un scientifique français qui avait accompagné Charles Marie de La Condamine en 1735, lors de cette célèbre expédition pour mesurer le point 0°00’00 » — l’équateur.
Isabelle décide de le retrouver, seule, en remontant ce fleuve sauvage.
Mais en chemin, son bateau chavire.
Elle se retrouve seule. Littéralement seule.
Sans nourriture. Sans chaussures. Sans armes.
Juste elle, la forêt, les prédateurs, les insectes, l’humidité, la peur.
Et une force intérieure presque impossible à imaginer.
Contre toute attente, elle survit.
Recueillie, soignée, portée par les peuples autochtones qui croiseront sa route et lui tendront la main.
Aujourd’hui, je vais marcher un bout de son histoire, glisser sur ce même fleuve, entourée des mêmes arbres, de la même humidité, de cette immensité verte qui avale tout.
Et dans ma tête, cette femme. Cette traversée. Ce courage fou.
Émotion. Respect. Humilité.

Pourquoi Sarayaku ?
On me demande souvent pourquoi j’ai choisi Sarayaku.
Pourquoi aller si loin, dans une communauté perdue au cœur de l’Amazonie, difficile d’accès, invisible sur la carte touristique…
La réponse tient en une rencontre.
COP 21, Paris.
Une délégation de représentants de Sarayaku est venue plaider sa cause, droit dans les yeux, avec une dignité et une force tranquille que je n’oublierai jamais.
Ils parlaient de leur terre comme d’un être vivant.
Ils défendaient la « forêt vivante », celle qui soigne, nourrit, relie, celle qu’ils protègent corps et âme contre les grandes compagnies pétrolières.
Leur parole m’a bouleversée.
Pas seulement ce qu’ils disaient, mais comment ils le disaient.
Sans colère. Sans violence. Mais avec une conviction brûlante, ancrée.
Ce jour-là, quelque chose s’est allumé en moi.
Un besoin d’aller voir par moi-même.
D’écouter, de comprendre, de me laisser traverser.
C’est comme ça que Sarayaku est entrée dans ma vie.
D’abord par leurs mots.
Aujourd’hui, ce sont leurs regards, leurs gestes, leur forêt que je m’apprête à découvrir.

J’ai eu envie d’en savoir plus.
Plus que ce que l’on lit dans les rapports, plus que ce que quelques images peuvent raconter.
J’ai eu envie de comprendre de l’intérieur l’histoire de cette communauté incroyable, enracinée au cœur de la forêt équatoriale.
Le peuple Sarayaku vit sur les berges du fleuve Bobonaza, dans la province de Pastaza, en Équateur.
Depuis toujours, ils vivent en symbiose avec la forêt.
Ils chassent, ils pêchent, ils cultivent leurs fruits et légumes sur un territoire vaste comme un petit pays : 135 000 hectares.
Une terre vivante, sacrée. Un monde à part.
Mais depuis plus de 30 ans, ce peuple lutte.
Pacifiquement, mais fermement.
Contre la déforestation. Contre les intrusions violentes des compagnies pétrolières.
Contre la disparition programmée de leur culture, de leur langue, de leur territoire.
Ils ont dit non au pétrole.
Et ils continuent de le dire.
Malgré les pressions. Malgré les intimidations. Malgré les promesses enrobées de contrats.
Ils sont 1 500 aujourd’hui. Un peuple millénaire qui refuse de disparaître en silence.
Leur combat est devenu un symbole pour tout l’Équateur — et bien au-delà.
Depuis janvier 2016, une nouvelle vague d’expansion pétrolière les menace à nouveau.
La forêt, leur refuge, leur maison, leur force, est en danger. Et eux avec.
Alors j’ai décidé d’y aller.
Pour comprendre. Pour écouter. Pour vivre auprès d’eux.
Mais aussi, et surtout, parce que je réalise à quel point ils ont besoin qu’on les entende.
Qu’on relaie leur voix.
Qu’on soit, à notre manière, un appui, un relais, une caisse de résonance face aux puissances économiques.
Ils n’attendent pas qu’on vienne les sauver.
Ils savent se battre.
Mais ils savent aussi que, dans ce monde-là, le silence les rend invisibles.
Alors j’y vais.
Pour ne pas détourner les yeux.
Et pour, peut-être, faire ma part.
À quoi va servir ma contribution ?
Aller à Sarayaku, ce n’est pas juste vivre une immersion unique.
C’est aussi, très concrètement, soutenir un peuple qui se bat pour sa survie, pour sa terre, pour son identité.
Quand j’ai rencontré José Gualinga à Paris, il m’a expliqué que chaque séjour dans la communauté s’inscrit dans un projet global.
Une partie du montant que je verse est directement reversée à un fonds de développement, mis en place par les Sarayaku eux-mêmes.
Rien n’est laissé au hasard.
Ce n’est pas de l’assistanat. C’est de l’autonomie organisée.
Un engagement clair, pensé, structuré, pour faire en sorte que les visiteurs comme moi participent vraiment, à leur juste place.
Ce séjour va aussi me permettre de comprendre les grands défis qu’ils affrontent au quotidien :
-
La dépendance au pétrole,
-
La place des femmes dans la société,
-
La protection de la biodiversité,
-
Et même leur modèle de démocratie directe, dans lequel chaque voix compte réellement.
Sur tous ces sujets, les Kichwa de Sarayaku ne subissent pas, ils inventent.
Ils ont créé un projet ambitieux et profondément inspirant : le Plan Tayak.
Ce plan vise à maintenir leur peuple sur son territoire ancestral, tout en préservant leur environnement, leurs savoirs et leurs traditions.
Concrètement, ce projet a déjà permis :
-
La création d’un centre médicinal traditionnel, construit selon les principes de l’architecture Kichwa.
On y soigne avec les plantes, les rituels, les savoirs anciens. On y forme aussi les jeunes générations pour ne pas perdre ces précieuses connaissances. -
La délimitation symbolique et spirituelle de leur territoire par un Chemin de Fleurs — une manière poétique et puissante de dire : « Ici, c’est notre maison. »
-
La création d’un jardin botanique, pour préserver les plantes endémiques et transmettre les savoirs liés à leur usage.
-
Et la construction d’écoles pour que les enfants apprennent dans leur langue, avec leur culture, et grandissent sans devoir choisir entre modernité et racines.
Alors oui, ma contribution est plus que modeste, mais elle s’inscrit dans quelque chose de plus grand que moi. Et c’est exactement ce que je suis venue chercher.
Voyager seule… mais en toute sécurité
Si l’idée de partir seule vous fait rêver autant qu’elle vous inquiète un peu, laissez-moi vous dire une chose : c’est possible. Et c’est même précieux.
À Sarayaku, la sécurité est une priorité. Personne ne peut entrer sans autorisation. Avant de m’y rendre, j’ai dû faire une demande officielle auprès du président de la communauté.
Non pas pour filtrer ou exclure — les étrangers sont accueillis avec beaucoup de bienveillance — mais parce que les Sarayaku veulent comprendre qui vous êtes, et pourquoi vous venez.
Ce respect mutuel est à la base de tout.
Et cela crée un climat de confiance et de sérénité, essentiel quand on voyage seule dans une région aussi reculée.
Organiser son sac… et s’organiser soi
Si vous avez vu le film Wild avec Reese Witherspoon, vous vous souvenez sûrement de la scène où elle galère à préparer son sac à dos.
Eh bien… c’est très réaliste.
Quand on est une femme, qu’on voyage seule, et qu’on mesure 1m60 comme moi, chaque kilo compte.
Il faut apprendre à aller à l’essentiel, à équilibrer, à renoncer à l’inutile.
Et surtout, à s’écouter.
Premiers pas vers l’inconnu
Le jour du départ, je quitte Puyo en voiture pour rejoindre le fleuve Bobonaza. Deux heures de route, et nous arrivons au point d’embarquement.
Et là… je vois la pirogue.
Une longue barque étroite, sans dossier, sans confort, sans plan B.
Mon premier réflexe ?
“Ce n’est pas possible. Je ne vais jamais y arriver.”
J’ai espéré, quelques minutes, qu’une autre pirogue plus confortable allait apparaître, juste pour nous.
Mais non. Les Indiens posent simplement un banc de bois au fond de l’embarcation.
Voilà. Ce sera ma place pour les cinq prochaines heures. Oh my god !!!!
Et là, je comprends.
Je comprends que voyager, c’est aussi se rencontrer soi-même.
C’est apprendre à faire avec, à dompter ses peurs, ses inconforts, ses limites.
C’est accepter de ralentir, d’avoir mal au dos, aux jambes, et de s’en remettre.
C’est écouter son corps, faire des pauses quand il le demande, boire, respirer, relâcher.
C’est, surtout, se découvrir capable de bien plus que ce qu’on croyait.
Voyager seule, ce n’est pas être seule contre le monde.
C’est être pleinement avec soi, et s’ouvrir aux autres autrement.
Alors si un jour l’envie vous prend, osez.
Pas à pas, kilo par kilo, banc par banc.
Et vous verrez…
vous ne rentrerez pas tout à fait la même.

La traversée s’avère être des plus chaotiques. Des bancs de sable, des arbres tombés la veille qui bloquent le passage, l’eau à écoper tous les quarts d’heure…

Heureusement, à la barre, deux Indiens.
Leurs gestes sont calmes, précis, ancrés.
Pas un mot, pas une hésitation.
Juste cette fluidité dans le mouvement, comme s’ils faisaient corps avec le fleuve.
Je me sens en confiance, enfin.
Et puis… de toute façon, je suis là.
Pas de retour en arrière.
Je me suis embarquée dans cette aventure, à moi d’assumer.
Et, contre toute attente, l’adrénaline prend le dessus.
Une énergie nouvelle me traverse.
Un mélange d’euphorie, de vertige, de fierté aussi.
“Mais enfin… j’ai vraiment osé venir ici ? Seule ? En pleine Amazonie ?”
Je n’y crois pas moi-même.
Le jour décline doucement.
Le ciel s’éteint.
Et puis la nuit tombe. Pour de vrai.
Pas la nuit des villes.
La nuit-noire. La nuit totale.
Plus de repères. Juste les sons. Des sons partout.
Des millions d’insectes, de grenouilles, des bruissements, des battements d’ailes…
Un concert hallucinant.
On dirait du Pink Floyd.
Mais version sauvage, imprévisible. Hypnotique.
Et là, sans prévenir…
une boule d’angoisse monte.
Fort, brutal.
Le noir. L’humidité. L’immensité.
J’ai l’impression de rétrécir, de disparaître dans cette forêt démesurée.
Alors je fais ce que je peux.
Je m’occupe les mains, l’esprit.
Je commence à évacuer l’eau qui s’accumule au fond de la pirogue avec une petite coupelle.
Rien d’héroïque. Mais ça m’aide.
Je reviens au concret. À l’instant. À ce que je peux maîtriser.
Et puis, soudain, je me rends compte que la peur…
elle s’est effacée.
Elle a été balayée par la fascination.
Par cette forêt vivante, vibrante, magnétique.
Par cette nature qui prend toute la place, et vous remet à la vôtre.
Pas bien grande. Mais bien là.
Et c’est là, dans ce noir complet,
dans cette pirogue, sur ce fleuve,
que je comprends que je suis exactement à l’endroit où je devais être.

Arrivée à Sarayaku – enfin.
Après des heures de pirogue, de silence, de tensions et de beauté brute… nous y sommes.
Sarayaku, en pleine nuit.
La forêt est partout, dense, noire, vivante.
Il reste une dernière épreuve : une côte abrupte et glissante à gravir, bottes aux pieds, cape de pluie sur le dos, sac à bout de bras.
Mes jambes sont en coton, mon dos douloureux… mais je suis portée par l’idée que là-haut, m’attend enfin un peu de repos.
Quelques mètres, encore.
Je glisse une fois, deux fois…
Et puis j’y suis.
Je pénètre dans une maison sur pilotis, simple et chaleureuse, et découvre ma tente, installée avec soin, prête à m’accueillir.
Je m’assois. Je souffle.
La terre ferme.
Et une envie immense de juste… être là.
Je l’avoue, avant de partir, je m’étais fait tout un film.
Je m’imaginais dormir seule, au milieu de nulle part, en pleine jungle, entourée d’animaux sauvages, les yeux écarquillés jusqu’au matin.
Mais non.
Rien d’effrayant.
Je suis dans un village, entourée, accueillie, protégée.
Cette tente, ce lit de fortune, cette maison de bois… ça ressemble à un cocon.
Et puis je lève les yeux.
Le ciel est clair. Étoilé.
Derrière les bruits de la forêt, un calme profond s’installe.
Ma première nuit dans l’Amazonie peut commencer.
Je ne sais pas encore si je vais réussir à dormir…
Mais une chose est sûre : je suis exactement là où je devais être.

Sortie nocturne… ou comment affronter ses limites (et ses peurs les plus basiques)
À peine installée, une urgence s’impose.
Le genre de moment qui, dans une jungle en pleine nuit, prend une dimension presque épique :
où sont les toilettes ?
Je prends ma lampe torche, et mon courage avec.
Je sors.
La nuit est profonde, épaisse.
Le faisceau de ma lampe semble se perdre dans l’obscurité, comme si la forêt absorbait la lumière.
Le petit champ que je dois traverser me paraît immense.
Chaque craquement, chaque bruissement devient un mystère.
Mon cœur bat vite, mais je n’ai pas le choix.
Parfois, dans la vie, on fait les choses non pas parce qu’on n’a pas peur, mais parce qu’on y est obligé.
C’est ça, aussi, le courage ordinaire.
J’y vais. Je reviens.
Et il ne m’est rien arrivé.
Rien, à part cette sensation étrange d’être vivante, vraiment vivante, parce que tout est plus intense.
La peur m’a accompagnée depuis le matin…
Et pourtant, je vais m’endormir, enfin.
Fatiguée, un peu secouée… mais apaisée.
La forêt m’a acceptée… enfin je crois 🙂

Infusion de Guayusa et douceur de l’aube
On attend que le thé infuse, lentement.
Ici, rien ne presse.
La Guayusa, cette plante aux mille vertus, est bien plus qu’une simple boisson chaude du matin.
Elle soigne, elle renforce, elle rassemble.
Antiacide, diurétique, aphrodisiaque… peut-être.
Mais surtout, elle réveille les corps et les âmes, elle donne l’énergie d’attaquer la journée.
Boire le thé, ici, c’est un moment sacré.
C’est s’asseoir en cercle, échanger, écouter, se déposer.
On se raconte les rêves de la nuit, les beaux comme les sombres.
Et s’il y a eu un cauchemar, alors on ne part pas travailler.
C’est une règle. Une manière de respecter ce que le rêve a à dire.
Une sagesse ancienne, belle, que j’envie un peu.
Le rêve comme guide. Le groupe comme soutien.
Pendant que le thé libère ses arômes — un goût fleuri, presque crémeux, inattendu et enveloppant — on parle aussi de l’organisation de la journée.
Qui va où, qui fait quoi, ce qu’il y a à préparer, à réparer, à récolter.
C’est le cœur battant du matin.
Un moment de lien, d’ancrage, de sérénité partagée.
Et puis il y a Dona Carolina, la maman de José Gualinga.
Elle m’accueille avec un sourire si doux que j’en oublie instantanément que je suis une étrangère.
Une bonté désarmante se dégage d’elle.
Ce n’est pas une grande femme, mais sa présence est immense.
Elle me parle doucement, m’offre une place près du feu.
Et d’un regard, je me sens adoptée.
Je suis là.
Dans cette maison, à l’aube, dans cette lumière d’Amazonie…
Et je me dis que je n’oublierai jamais ce moment.
Il n’y a rien d’extraordinaire, et pourtant tout est là :
la chaleur humaine, la nature, le sens du rituel, la force du collectif.
La maison des Gualinga – cœur battant d’une résistance
Autour du feu, Patricia est là, aux côtés de sa mère, Dona Carolina.
Elle me prépare le petit-déjeuner, avec une simplicité désarmante.
Et pourtant… cette femme est une figure internationale.
Une activiste puissante, rencontrée à Paris lors de la COP21.
Elle voyage dans le monde entier pour porter la voix de son peuple, défendre leurs droits, protéger leur forêt.
Et ici, dans cette maison sur pilotis, entourée des siens, elle est juste Patricia, fille, sœur, mère, et toujours, femme debout.
Je réalise que je vais vivre, de l’intérieur, sa lutte quotidienne.
Pas à travers des discours ou des articles…
Mais au plus près, dans la poussière, le réel, le quotidien.
Le peuple Sarayaku fait figure d’exemple dans le monde indigène. Il est devenu le symbole de la résistance dans toute l’Amérique latine.
Chacun peut s’exprimer librement, en Quecha la langue des Sarayakus, et parfois en espagnol qu’ils parlent parfaitement.
Après 5 jours de débat et un rapport qui sera envoyé à leurs relais dans le monde entier, retour à la vie normale. Les Sarayaku vivent en autosuffisance. La nourriture provient directement des potagers : fruits, palmiers, champignons, bananes, yuca, les poissons de la rivière sont pêchés le matin et servis le jour même. Le gibier est chassé dans la forêt.
Une assemblée comme nulle part ailleurs
Je suis arrivée au bon moment.
Le village entier s’apprête à vivre une grande assemblée générale, qui durera cinq jours.
Tout le monde est mobilisé : hommes, femmes, anciens, enfants.
C’est un événement politique, culturel, spirituel.
Un moment où la communauté tout entière se réunit dans un immense édifice ovale, coiffé d’un toit de chaume, construit avec les mains, les cœurs et la mémoire collective.
Les Sarayaku ont créé leur propre système de gouvernance :
Un président, 15 ministres, un fonctionnement autonome.
Un État dans l’État.
Et ici, tout part du peuple.
Patricia, ministre des femmes et de la famille, rayonne de calme au milieu de l’agitation.
Assise, droite, concentrée.
Son visage peint de rouge et de noir, ses boucles d’oreilles en plumes, son collier de perles jaune et bleu…
Elle incarne quelque chose de profondément puissant.
Elle parle peu, mais chaque mot pèse.
Elle me glisse :
“Nous dénonçons le fait que les peuples indigènes ne soient pas reconnus pour ce qu’ils font déjà pour la planète. En protégeant nos forêts, nous empêchons l’extraction du pétrole, la destruction de la biodiversité. C’est cela que nous sommes venus dire à Paris.”
Un gouvernement au service du peuple
Félix Santi, le président actuel, dirige les débats.
À ses côtés, chaque ministre et chaque maire des différents villages de la communauté.
L’assemblée est dense. Les sujets brûlants.
Le territoire est en danger :
La déforestation, les pesticides, l’urbanisation rampante, les menaces pétrolières.
Ce paradis terrestre qu’ils protègent comme un trésor est de plus en plus fragile.
José Gualinga, l’ancien président, me prend à part.
Il m’explique, dans un murmure :
“Le gouvernement, ici, ne décide pas à la place du peuple. Il exécute. Il sert. Il applique ce que l’assemblée décide. Et dans l’assemblée, il y a tout le monde. Les anciens, les femmes, les jeunes. Chacun a une voix.”
Je suis là, témoin d’une démocratie vivante, enracinée, inclusive, loin des schémas classiques.
Un peuple qui lutte avec intelligence, patience et détermination.
Et je me dis que, peut-être, ce que je suis venue chercher ici,
ce n’est pas seulement une immersion…
mais une leçon de résistance.
Journée dans la jungle amazonienne… du fantasme à la réalité :
Avant de partir, j’avais visionné tellement de documentaires sur ces gens perdus, échoués, livrés à eux-mêmes dans la jungle amazonienne, qu’avant même d’y pénétrer, sans le montrer à mes amis indiens, j’étais terrifiée. Je tremblais. 
Le matin, je fais mon sac en emportant des barres de céreales, ma lampe torche, au cas où, (on ne se moque pas) j’aurais à survivre dans ce milieu hostile. Profitez de mon expérience, si vous avez peur des araignées des bestioles en tout genre, des serpents, oubliez la forêt amazonienne. Mais si vous aimez les plantes, les arbres, la terre, la jungle amazonienne offre une diversité incroyable.
Grâce à mes amis josé Gualinga et son Frère, les fils du grand Don Savino de Sarayku, un chamane très connu dans les Andes, je découvre que celle qu on appelle « le poumon du monde » regorge de mille et un trésors. Cette forêt offre de quoi manger, se soigner et se construire une maison.

Outil à tout faire, la machette est indispensable dans la jungle pour ouvrir son chemin, préparer le bivouac, faire du feu… Jose Gualinga aiguise sa machette sur une pierre. En situation de survie, on peut bâtir un camp, cuisiner, chasser, fabriquer des objets et des armes… je me sens en sécurité avec mes anges protecteurs.
Gerardo Gualinga me donne des conseils pour fabriquer un sac à dos en pleine jungle. J’ai testé le résuluat : d’habitude j’ai du mal à trouver un petit sac à dos qui enveloppe mon dos. Il penche toujours en arrière ou à gauche ou à droite, il cisaille mes épaules.
Mais là, le top du top ! Les indiens utilisent ces sacs à dos « fait-maison » pour les remplir d’animaux passés, poissons lors de leurs expéditions…

La jungle est aussi une pharmacie à ciel ouvert. Ici par exemple, les yeux pleurent pour rien, ils sont secs, brûlants, fatigués. Et bien, il y a une plante bien connue des Sarayaku pour soigner la sécheresse oculaire.

Pour les petits bobos, les Sarayaku se servent de leur médecine traditionnelle, des préparations à base de plantes ramassées dans la forêt tropicale. J’ai testé pour vous un antibiotique naturel pour soigner mes aphtes. Il a marché !! Ca m’a beaucoup soulagé mais il faut maintenant passer à la vitesse supérieure. Heureusement Sarayaku dispose d’un petit centre de santé avec un médecin au coeur du village. Je m’y rends car avec cette chaleur tropicale, mes aphthes ne cicatrisent pas. Le médecin me donne un produit occidental pour me soulager.
Rencontre avec Sabino Gualinga, le doyen des chamanes

À Sarayaku, vit Sabino Gualinga.
Il a 90 ans, peut-être un peu plus — personne ne semble vraiment savoir.
Ce qu’on sait en revanche, c’est que c’est le plus vieux chamane d’Amazonie équatorienne.
Et qu’ici, son nom est prononcé avec un mélange de respect, de tendresse et de silence.
Dans chaque village amazonien, il y a un chamane.
Pas un sorcier, comme on l’imagine parfois à tort, mais un homme de savoirs anciens, un passeur entre les mondes.
On vient le consulter quand la médecine du dispensaire ne suffit plus.
Quand le corps souffre, mais que l’âme, aussi, appelle à être soignée.
Bien sûr, quand on parle de chamane en Amazonie, le mot ayahuasca surgit presque immédiatement.
Cette liane sacrée, cuisinée patiemment avec d’autres plantes, donne naissance à un breuvage puissant, utilisé pour entrer en transe, voir, comprendre, guérir.
Une médecine de l’âme.
Un outil de purification, réservé à des rituels précis, dans un cadre sacré.
Un jour, José Luis, le petit-fils de Sabino, prend le temps de m’expliquer tout cela.
Il parle doucement, avec sérieux.
Il insiste :
« Ce n’est pas une expérience à prendre à la légère. L’ayahuasca, c’est une plante sacrée. Il faut s’y préparer. Il faut être guidé. Il faut que ce soit un vrai rituel, avec quelqu’un de confiance, quelqu’un de formé, de reconnu par la communauté. »
Il me confie, un peu triste, que certains profitent de la fascination que l’Occident porte à cette boisson.
Qu’il existe, dans d’autres régions, des gens qui se font passer pour des chamanes — juste pour de l’argent, ou pire.
Et que chaque année, des touristes meurent, en quête d’initiation ou de sensations fortes.
Il me regarde droit dans les yeux, puis ajoute :
« On ne joue pas avec les esprits de la forêt. »
Je ne rencontrerai peut-être pas Sabino longuement.
Mais sa présence plane sur le village.
Comme un souffle ancien, une mémoire vivante.
Et cette rencontre indirecte me rappelle que voyager, c’est aussi apprendre à respecter ce que l’on ne comprend pas entièrement.Rencontres engagées à Sarayaku
À Sarayaku, je ne suis pas la seule à être venue chercher quelque chose de plus grand que soi.
Sur les chemins de terre, entre deux maisons sur pilotis, je croise Tristan, un jeune Français d’à peine 20 ans.
Il est venu ici pour travailler sur sa thèse — un sujet passionnant : les droits de la nature.
Depuis 2012, l’Équateur a inscrit dans sa Constitution une idée révolutionnaire :
la nature est un sujet de droit.
Une entité vivante, à respecter, à protéger, pas juste une ressource à exploiter.
Tristan a décidé de passer quelques mois dans la communauté pour étudier l’écosystème des Sarayaku, mais surtout leur manière de penser leur lien à la forêt.
Il m’explique, le regard brillant, à quel point leur mode de vie remet en question notre vision occidentale du progrès, de la propriété, du vivant.
C’est un garçon discret, curieux, à l’écoute.
Et je me dis que si la jeunesse ressemble à ça, tout n’est pas perdu.
L’éducation comme outil de résistance
Un peu plus tard, je fais la connaissance d’Emilio, une trentaine d’années.
Il a grandi à Guayaquil, la grande ville côtière, a fait des études d’économie, aurait pu travailler dans une entreprise, en ville, avec clim et costume.
Mais il a choisi Sarayaku.
Il enseigne l’anglais ici depuis deux ans.
Et ce n’est pas un simple choix de lieu de vie, c’est un acte politique.
Il a fait le choix de ne pas suivre le programme éducatif officiel, imposé par le gouvernement, mais de s’inscrire dans la dynamique des Sarayaku, qui militent depuis plus de trente ans pour une éducation alignée avec leurs traditions et leur vision du monde.
Il me dit :
“On ne peut pas défendre nos terres si on ne connaît pas notre propre histoire. L’école, ici, c’est un outil de résistance.”
Et ça me frappe.
Parce que chez nous, l’école est souvent perçue comme un devoir…
Ici, elle est une arme douce, une voix forte, une fierté.
Emilio vit ici avec Esmeralda, sa compagne, photographe officielle des peuples indigènes de la province de Pastaza.
Elle documente, elle témoigne, elle offre une mémoire visuelle à ceux qu’on ne voit pas.
Un regard juste, engagé, poétique.
Je réalise que Sarayaku n’est pas seulement un village.
C’est un laboratoire de résistance. Un cœur battant.
Et que ceux qui choisissent d’y vivre, d’y enseigner, d’y étudier…
le font avec une conscience claire :
ici, chaque geste est politique. Et chaque voix compte.

Chicha, la boisson des femmes, la boisson du lien
À Sarayaku, il y a des rituels du matin, des chants, des assemblées, des silences…
Et puis, il y a la chicha.
La boisson sacrée, quotidienne, traditionnelle.
Une boisson que l’on ne boit pas seulement pour se désaltérer.
On la partage. Elle rassemble. Elle raconte.
Ici, boire la chicha, c’est vivre une expérience.
Et croyez-moi, la première gorgée ne s’oublie pas.
La chicha, c’est l’affaire des femmes.
Elles seules la préparent, à la main, au corps, à la bouche.
Tout commence dans la chakra, le potager, où elles vont cueillir la yucca, racine centrale de leur alimentation.
De retour, elles épluchent, lavent, puis font cuire la yucca dans une grande marmite, sur un feu de bois, recouverte de feuilles de bananier.
L’odeur est douce, chaude, enveloppante.
Quand la plante est bien tendre, elles la pilent, puis la mastiquent.
Oui, vous avez bien lu : elles la mâchent, puis la recrachent.
C’est ce qui permet à la préparation de fermenter naturellement pendant au moins deux jours.
Au début, j’ai eu un léger moment de recul — réflexe culturel, sûrement.
Mais ici, c’est un geste noble, ancestral, chargé de sens.
Un acte de transmission, de don, un lien intime entre celles qui préparent et ceux qui boivent.
Une boisson, mille usages
La chicha est omniprésente :
le matin, entre voisins,
pendant les fêtes, les mariages,
pendant les grandes assemblées comme celle que je vis aujourd’hui.
Chaque chicha est différente.
Aucune ne se ressemble.
Le goût varie selon la main qui l’a faite, selon la fermentation, selon l’intention.
Parfois légère, parfois très forte…
Deux bols bien remplis peuvent suffire à vous tourner la tête.
On rit, on tangue un peu, et on partage encore.
La chicha ne se refuse pas.
Ce serait comme tourner le dos à une parole, à une main tendue.
En buvant cette boisson que je n’aurais sans doute jamais osé goûter ailleurs,
je comprends que voyager, c’est aussi ça :
oser accueillir ce qui nous bouscule, avec curiosité et respect.
Et dans ce bol que l’on me tend,
je reçois bien plus qu’un breuvage :
je reçois un savoir, une confiance, un lien.

Un bol qui circule… et des questions qui restent
Comme le veut la tradition, je partage la chicha avec les membres de la communauté.
Le bol passe de main en main, sans précipitation.
On boit, on repose doucement. On sourit.
Un rituel simple, mais profondément chargé de lien.
Au début, je l’avoue, grand moment de solitude.
Je ne savais pas trop comment m’y prendre, comment réagir…
Mais très vite, cette gêne s’efface.
Je me laisse porter par la convivialité, la simplicité, la chaleur humaine.
Ces moments-là, imprévus, sont souvent ceux qui marquent le plus.
Et puis, un constat s’impose.
Chez nous, une personne sur huit est seule.
Ici, la solitude n’existe pas.
Pas besoin de frapper à une porte ou d’oser demander de l’aide.
La solidarité est instinctive, naturelle, presque invisible… tellement elle fait partie du tissu quotidien.
Il n’y a pas de maisons de retraite.
Les anciens vivent avec leurs enfants, leurs petits-enfants.
Ils sont respectés, consultés, écoutés.
Leur place est là, au cœur du foyer.
Et je ne peux m’empêcher de me demander :
Qui est le plus “civilisé” ?
Ce mot qu’on aime tant brandir comme un étendard…
Et surtout : qui est le plus heureux ?
Eux, avec leur rythme lent, leur forêt, leurs liens…
Ou nous, avec notre confort, notre technologie… et notre vide parfois si bruyant ?
Une autre vision du monde
Ce que je découvre à Sarayaku, ce n’est pas seulement un peuple qui défend son territoire.
C’est un peuple qui propose une autre manière d’habiter la Terre.
Ils sont conscients de ce qu’ils protègent.
Et convaincus que leur mode de vie, ancré dans la nature, respectueux de la forêt, du rythme des saisons, est une réponse possible à la crise climatique.
Ils parlent de “sumak kawsay”,
un mot Kichwa qu’on pourrait traduire par mieux vivre, ou bien vivre.
Pas au sens du confort matériel…
Mais dans le sens d’une vie alignée avec les autres, avec la nature, avec soi.
Pour eux, la Terre n’est pas une ressource, mais un être vivant.
Elle a des droits. Elle mérite d’être protégée.
Pas seulement pour survivre, mais pour préserver le lien sacré qui nous unit à elle.
Et moi, au milieu de cette forêt, avec ce bol de chicha dans les mains,
je me dis que leurs idées, leur sagesse, leur regard…
méritent d’être écoutés bien au-delà des frontières de l’Amazonie.
Climat en Amazonie : quand partir ?

Si vous prévoyez un voyage en Amazonie équatorienne, sachez une chose :
c’est, sans surprise… la région la plus humide du pays !
Ici, la pluie fait partie du décor. Elle tombe souvent, parfois fort, parfois doucement, mais elle rythme la vie, irrigue la forêt, fait chanter les grenouilles.
Alors, quelle est la meilleure période pour y aller ?
👉 De juin à septembre, c’est généralement plus sec et donc plus facile pour circuler, marcher, explorer.
👉 De janvier à mai, le climat est beaucoup plus capricieux : fortes pluies, sentiers glissants, rivières gonflées…
C’est une période moins recommandée, sauf si vous aimez les ambiances très immersives et que la pluie ne vous fait pas peur.
Cela dit, quelle que soit la saison, un seul mot d’ordre :
Soyez bien équipé !
🌿 Bottes, cape de pluie, vêtements légers mais couvrants, anti-moustique, lampe frontale…
Tout ça devient votre kit de survie joyeux pour profiter pleinement de cette nature foisonnante.
Puces, moustiques, insectes… même pas peur (enfin presque)
En pleine jungle amazonienne, je découvre rapidement une autre facette du voyage :
celle des petites bêtes.
Les puces me sautent dessus comme si j’étais un festin, les moustiques m’adorent, et les autres insectes… disons qu’ils ont tous une personnalité bien marquée.
Oui, parfois c’est un vrai supplice.
Mais le rêve amazonien n’a pas de prix.
Et ici, il faut s’adapter. Observer. Accepter.
Les insectes sont à l’image de la forêt : diversifiés, fascinants… et parfois un peu dangereux.
C’est là que ma petite pharmacie parisienne devient ma meilleure amie :
👉 Bétadine (pour prévenir les infections),
👉 crème apaisante (parce que gratter, c’est le piège),
👉 et surtout une bonne dose de second degré.
Se laver en Amazonie : une autre expérience sensorielle
Pour la toilette, deux options s’offrent à moi :
-
me laver en plein air, dans la maison sur pilotis,
-
ou plonger dans la rivière, comme le font ici les habitants depuis toujours.
J’opte pour la rivière.
Un peu par défi, un peu par envie de vivre le quotidien des Sarayaku jusqu’au bout.
Mais j’avoue, la première fois, j’ai eu peur.
Peur des serpents, des bestioles invisibles, du fond vaseux…
(Allez, soyez honnête : vous auriez eu peur aussi, non ?)
Et pourtant, cette peur se révèle… stérile.
Parce qu’en réalité, les vrais dangers ne sont pas ceux que l’on croit.
L’eau, un trésor empoisonné
Dans cette même rivière, les populations indigènes se lavent, pêchent, boivent, cuisinent.
C’est leur source de vie.
Mais l’eau ici est polluée.
Pas par eux. Par le pétrole.
Cet or noir que l’on convoite, qu’on extrait, qu’on transporte…
et qui laisse derrière lui une forêt empoisonnée.
Et je me demande :
Quel animal pourrait survivre dans cette eau ?
Et quel humain peut continuer à y puiser la vie ?
Et puis, vous vous dites peut-être :
“Oui mais ça, c’est l’Amazonie…”
Mais savez-vous qu’en Europe, un fleuve sur deux est gravement pollué ?
Loin d’ici, mais pas si loin finalement.
Vol au-dessus de Sarayaku

Pour quitter Sarayaku, je n’embarque pas dans une pirogue, mais dans un petit avion à hélices : un Cessna 4 places.
Ce vol retour, le peuple Kichwa l’a rendu possible en créant sa propre compagnie aérienne, afin de faciliter les allers-retours entre le village, les visiteurs, et les besoins de la communauté.
L’avion décolle doucement, en souplesse.
Et là… la forêt se déploie sous mes yeux.
Une vue panoramique à couper le souffle.
J’aperçois le fleuve Bobonaza, sinueux et brun, ce même fleuve que j’ai remonté en pirogue à l’aller.
Je reconnais les méandres, les trouées d’arbres, les zones inondées…
Je vois le chemin parcouru.
Et je ressens, dans ce moment suspendu, une gratitude immense.
Et puis, 25 minutes plus tard, l’avion amorce sa descente.
Nous atterrissons dans une petite ville.
Je regarde le nom peint sur un panneau en tôle :
Shell.
Je pense à une blague.
Mais non.
Shell. Comme le groupe pétrolier.
Et en effet, la ville tient son nom de la multinationale, qui s’est installée ici il y a un demi-siècle.
Un choc presque symbolique.
Je viens de quitter un village qui lutte chaque jour contre les pétroliers,
et j’atterris dans une ville qui porte leur nom.
Ironie cruelle.
Ou rappel brutal de la réalité contre laquelle les Sarayaku se battent, encore et toujours.

Et si vous veniez, vous aussi, faire un tour chez les Sarayaku ?
Ce voyage, je le garderai longtemps dans mon cœur.
Pas seulement pour les paysages grandioses de l’Amazonie.
Mais parce qu’il m’a permis de vivre une expérience rare, profonde, au contact d’un peuple que l’on connaît si mal et qui pourtant a tant à nous apprendre.
Ici, j’ai compris une autre manière de vivre, de penser, de se relier.
J’ai été déconnectée d’internet (il n’y a qu’un point de connexion, au bureau du village),
déconnectée de la voiture, des horaires, des notifications.
Et reconnectée à l’essentiel.
À la nature.
Au temps long.
Aux autres.
À moi.
Et je me suis posée une question qui, depuis, ne me quitte plus :
Est-ce à ce peuple d’adopter notre mode de vie…
ou à nous d’enfin écouter le leur ?
Il n’y a pas une seule façon de voyager.
Il y a ceux qui partent en groupe,
ceux qui cherchent l’inattendu,
ceux qui osent l’inconnu.
Mais quelle que soit notre façon d’explorer le monde,
on peut toujours choisir de le faire autrement.
Avec respect. Avec curiosité. Avec conscience.
Et surtout, avec le cœur ouvert.
Myriam Kebani








